Interview : AlgerParis

Xavier Driencourt à ParisAlger


lundi 07 aot 2017
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Pour le nouvel ambassadeur de France en Algérie il existe entre les deux pays « une exceptionnelle multiplicité de relations »


Il est rarissime qu'un ambassadeur soit envoyé deux fois dans le même poste par le Ministère français des Affaires étrangères, le Quai d'Orsay. C'est le cas pour Xavier Driencourt, 63 ans, qui prend cet été ses fonctions en Algérie après y avoir déjà été le représentant de la France de 2008 à 2012, lorsque Nicolas Sarkozy était président. Il avait ensuite été nommé au poste très important - et craint par les diplomates ...-     d'« Inspecteur général des affaires étrangères ». Il est à noter qu'un autre ambassadeur est venu deux fois en poste en Algérie : Hubert Colin de Verdière avait exercé sa mission de 2000 à 2002 avant d'être nommé « Secrétaire général du Quai d'Orsay », puis de revenir à Alger de 2004 à 2006.

Désigné en février 2017 sous la présidence de François Hollande, la nomination de Xavier Driencourt avait été acceptée par le gouvernement algérien dans le temps record de 5 jours. Il arrive cet été en Algérie, sous la présidence d'Emmanuel Macron, élu président de la République française le 7 mai dernier, un symbole de la continuité républicaine française en matière d'affaires étrangères.

Quelques jours avant son départ, Xavier Driencourt a reçu Paris Alger dans son bureau pour parler de son regard sur l'Algérie et des souvenirs de sa première affectation. Sur un mur, une carte ancienne de l'Algérie, achetée, nous dit-il, à Ghardaïa. Sur un autre, l'affiche de l'exposition du peintre Olivier Debré en mai 2010 au MAMA, le Musée national d'art moderne et contemporain d'Alger. L'exposition, fruit des efforts de l'ambassadeur, avait revêtu une importance symbolique particulière en étant, comme il fut alors relevé, « la première grande exposition en Algérie d'un peintre français depuis l'Indépendance".

« De mon premier séjour, je conserve un souvenir marqué d'affection, voire de tendresse, malgré la complexité d'alors. Bien sûr, pour ma deuxième mission, que j'ai personnellement souhaitée, j'aurai le regard clinique du diplomate, aussi lucide que possible, mais toujours avec la même affection pour ce pays », dit-il avec un sourire.

Les années ont passé. Aujourd'hui, comment appréciez-vous l'état des relations franco-algériennes ?

J'emploierai le mot de « multiplicité ». L'Algérie a une importance considérable dans notre diplomatie, dans notre politique africaine et méditerranéenne et même, si j'ose dire,  dans notre politique intérieure. Tous les aspects de notre vie politique, diplomatico-militaire, économique, sociale, culturelle ont des résonances dans nos rapports avec l'Algérie. Je m'en rends compte dans tous les entretiens préparatoires que j'ai avant de partir. Je fais le tour de toutes les administrations (le Quai d'Orsay, mais aussi les ministères de l'Intérieur, de l'Economie, de la Défense, etc). Je rencontre des chefs d'entreprise, des dirigeants de chambres de commerce, des présidents de fondations et des universitaires, des représentants d'associations musulmanes, les dirigeants de la Grande Mosquée, des acteurs culturels, et bien d'autres. Il y a aussi certains dossiers, comme celui de la sécurité de la zone sahélienne, qui n'existaient pas à ce niveau d'importance lors de mon premier séjour. Donc, je le redis, une multiplicité de facettes. Et par voie de conséquence, un pays stratégique pour la France.

L'Algérie se tourne davantage vers l'Afrique, comme l'a illustré le récent forum d'affaires à Alger en décembre 2016. Peut-elle être ce hub entre l'Europe et l'Afrique ?

L'Algérie a raison de se tourner vers l'Afrique : c'est un continent d'une grande importance. Elle appartient à ce continent de même  qu'une partie de son histoire est méditerranéenne.  J'emploie parfois l'expression selon laquelle les trois pays du Maghreb pourraient être, vis-à-vis de l'Afrique, ce qu'a été le Benelux par rapport à l'Europe, à savoir une force motrice du développement de l'Europe. La Méditerranée sépare moins l'Algérie de la France et du sud de l'Europe que le désert et le sable ne séparent le Maghreb de l'Afrique. Donc oui, le Maghreb a vocation  sans doute à être un hub pour l'Afrique. Et évidemment, l'Algérie, au premier plan, a un rôle déterminant de « pont » ou de « passerelle » entre la France et l'Afrique.

Quels sont les grands axes de l'action que vous projetez ?

Il est trop tôt pour en parler dans le détail. Dans les relations entre grandes écoles, universités, beaucoup a été fait mais on peut aller encore plus loin. Les besoins de formation en Algérie sont très grands. On peut envisager davantage d'échanges d'ingénieurs et d'autres experts entre les deux pays. Les Fondations des grandes entreprises peuvent jouer un rôle très positif.

Le cadre de la coopération économique est bien posé avec des réunions d'étapes régulières et je ne reviens pas sur leur apport essentiel. Lorsque j'étais ambassadeur avant 2012, j'avais  pu  préparer avec Jean-Pierre Raffarin qui jouait alors, avec talent, comme son successeur actuel, Jean-Louis Bianco, le rôle de « facilitateur », les projets de grands groupes industriels (SANOFI, RENAULT etc)  qui sont aujourd'hui devenus réalité. Mais il ne faut pas faire que de l'économie. Nos intérêts sont multiples, rester dans le seul domaine économique serait réducteur : la relation algéro-française, ce n'est pas que de l'économie, c'est beaucoup d'autres choses...
Donc continuons d'agir dans le domaine de la culture, de la création cinématographique, des arts, mais aussi de l'édition numérique et de l'audiovisuel. Le projet d'une plate-forme pour la télévision en ligne, en partenariat avec d'autres chaînes, ce qu'on a désigné comme un Arte franco-algérien, a déjà été avancé et peut être étudié. Beaucoup d'autres projets sont sur la table.

Vous êtes très sensible à la diversité de la diaspora en France puisque vous avez même écrit un livre avec trois de ses membres aux profils très différents, « Quatre nuances de France ». (*) Quel rôle joue-t-elle ou pourrait-elle jouer ?

C'est la communauté la mieux intégrée en France. Elle a fourni à ce pays un nombre impressionnant de médecins, d'entrepreneurs, d'avocats, de chercheurs...  Ils étaient souvent enfants de familles immigrées de conditions très modestes et ils ont profité de l'ascenseur social républicain, souvent en une seule génération, en étant poussés par leurs parents et en travaillant très dur dans leurs études. Citoyens français, ils participent pleinement à la vie de la Cité, dans tous les mouvements politiques, en étant élus à tous les niveaux. Voyez Bariza Khiari, Gerald Darmanin, Malek Bouthi et bien d'autres. Ils sont profondément Français et passionnément Algériens.

Par rapport à leur pays d'origine, les liens sont souvent très forts sur le plan affectif. Mais, cette communauté est encore morcelée, éclatée. Il y a beaucoup d'associations, souvent de qualité, mais qui travaillent peu ensemble. Cette communauté a des rapports distanciés avec les institutions algériennes comme les consulats. Son rôle dans les relations économiques ou culturelles entre les deux pays pourrait  être plus intense. Le « lobby » algérien, au bon sens de ce  terme, doit permettre de promouvoir l'image de l'Algérie en France et j'ajoute, une image positive, dynamique, jeune et volontariste, celle d'un grand pays fier de sa richesse humaine et de sa culture. Cela est compliqué par la faible dimension touristique. Il suffit pourtant de peu pour que l'intérêt surgisse : regardez les documentaires de Yann Arthus Bertrand sur « l'Algérie vue du ciel » ou de Thalassa sur les côtes algériennes.

Hubert Védrine avait en son temps,  avancé l'idée de créer un groupe informel, « d'amis de l'Algérie » chargé, hors des gouvernements, de réfléchir en commun à la meilleure façon de se retrouver : il faut en effet entre nos pays, des « passeurs », ou des « assembleurs ». La communauté algérienne en France, comme moi,  chacun dans son rôle, nous devons être ces « passeurs ». 

Beaucoup de jeunes d'origine algérienne sont en revanche très mal intégrés ...

Mais il s'agit souvent de jeunes de la 3eme ou de la 4eme génération, voire de Français tout simplement, qui sont déboussolés, non seulement par rapport à la France, mais aussi par rapport à l'Algérie. De la France, ils ne connaissent que les grandes banlieues, les lycées en difficultés, sans mixité sociale, des transports dégradés. Et de l'Algérie, ils ne connaissent rien. C'est une population marginalisée : les réintégrer dans le tissu social français est de notre responsabilité. En allant dans un certain nombre de lycées de banlieues pour présenter le livre dont vous parliez ou faire du soutien scolaire avec des amis, ou simplement parler du métier de diplomate, je me suis aussi rendu compte qu'au-delà de ce constat, il y a une population qui est demandeuse, qui veut s'en sortir, qui veut progresser et qui veut gagner. Et cela c'est formidable !

Je me suis rendu compte aussi, lors de ces échanges, de l'importance de la communauté pied noir. Il y a un sentiment « pied noir » qui se transmet de génération en génération, et qui garde la mémoire de l'Algérie.

Propos recueillis par Olivier Breton et Yves de Saint Jacob

(*) « Quatre nuances de France » – (janvier 2016 – Ed. Salvator) -  Livre de témoignages avec trois co-auteurs qui illustrent la diversité de situations. Rachid Arhab est né en Algérie en 1955. Il a été un des présentateurs du journal de 13 heures sur France 2 et grand reporter. En 2007, il est nommé pour six ans au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Il travaille actuellement sur un projet de chaîne TV franco-algérienne. Nacer Safer, 36 ans, est Algérien sans-papiers depuis dix ans en France. Musulman peu pratiquant, il est travailleur en poste, célibataire et bientôt naturalisé Français. Karim Bouhassoun, 35 ans est Français de naissance, musulman pratiquant et Hajj. Diplômé de Sciences-Po, il est fonctionnaire au Conseil Régional de Franche-Comté à Besançon. Karim a pris la double nationalité française et algérienne depuis peu, marié et père de famille. 
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